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Pas de littérature sur welovewords ? – Vendredi

Collage extrait de "Coupures du Monde" de H.Gasser

Collage extrait de "Coupures du Monde" de H.Gasser

C’est marrant, tu bronches à peine. Tu es convaincu ? Rassures-toi, c’est la fin. D’ailleurs, je te sers la Conclusion d’interrup(m)eur(t) en entrée. Le manifeste d’un lecteur. Sauras-tu, toi qui as tous les mots, surtout les bons, lui offrir ce miroir qu’il réclame ? Et d’où les sortiras-tu ? De la tête ou du ventre ? Sauras-tu les cuisiner façon Moujik ?  Seront-ils empesés, bedonnants, ou tranchants comme une lame ? Les inventeras-tu, comme le crilence de Baboulalla, ce mot pour désigner le cri muet que personne n’entendit, celui qui mourut dans ta gorge le jour où tu appris ta catastrophe ? Lis le prétexte de Capucine de Chabaneix, ou plutôt le pré-texte, ce qu’il y eut avant le texte et ce qu’il fallut pour le texte. Car tu sais bien qu’écrire c’est comme parler quand même alors que plus personne n’écoute. Quand tu as les deux pieds qui décollent du sol, que tout semble irréel et distant. Quand tu n’as d’autre choix que parler par phrases toutes faites, piochées dans l’actualité, ou te condamner au silence. Tu as raison, sous couvert de témoignage, certains en font des caisses. Mais tu préfères les faiseurs ? N’as-tu jamais été, toi aussi, un jour, bouleversé par ce vers de René Char : « avec ceux que nous aimons, nous avons cessé de parler, mais ce n’est pas le silence ». Le lecteur n’est-il pas l’image de cet absent, celui à qui tu aurais encore quelque chose à dire mais qui manque ? D’où la puissance d’évocation des correspondances : « Je fais le chemin, écrit AO dans une part de neige, Comme je peux vers toi. Il faut que je voie, ce qui n’est pas comme c’était quand tu y étais toi, ces lieux où tu fus, où tu passas. » Bien sûr, tu peux n’aimer que les spectres dûment accrédités ; tu peux juger le rythme de nos phrases et l’élégance de notre pensée ; tu peux surenchérir ou invoquer le savoir-vivre ; tu ne pourras nous arracher ce que cent générations nous ont greffé : l’alphabet sur le bout des doigts.

Hervé Gasser

Pas de littérature sur welovewords ? – Jeudi

Collage extrait de "Coupures du Monde" de H.Gasser

Collage extrait de "Coupures du Monde" de H.Gasser

Qu’est-ce qu’il fait chaud… Commence par lire Paris by Night de Mademoiselle Comète et tu sauras de quoi je te parle. (Tu t’étrangles ?) D’amour, mon vieux. Celui du partage des corps sous les draps moites, celui des trains de nuit, des friches du périph et des grands ensembles.

Là où une femme, en sang, descend les escaliers quatre à quatre. Est-elle blessée ? Non, elle tient dans les mains une paire d’attributs masculins. Je laisse Claude Zsurger te dire pourquoi. Son écriture, c’est comme l’amour vache : la bouche râpeuse et les tripes en chantier. Tu te souviens de Madame Edwarda ? Imagine-la coursée par un chien galeux. Il y a des coups de surin pas perdus pour tout le monde, façon bal tango.

Le tango qu’on danse en bords de Seine, lointaine imitation des dimanches de San Telmo. Borges l’Argentin (encore lui ?) disait qu’il a autant à voir avec le sexe qu’avec la violence. Danse-le dans les bras de Teresa Abreu. Quatre jambes et un coeur brisé ne sont pas sans danger. Elle te dira le contact étroit de vos corps dans le soir d’été, le rythme sur vos peaux qui s’épousent et le sang bouillant. Et si tu la plantes là, devant l’orchestre, elle te poursuivra dans les rues de Paris.

Je troque la Seine pour l’estuaire de la Gironde. Tu m’en voudras peut-être d’évoquer ici Je sweat Bordeaux de Jérémie Kiefer, mais je pense aux passions adolescentes. Tu sais comme à seize ans, on s’ausculte la peau. Chanson à la langue légère malgré la tentation de l’autodestruction – on ne cesse d’apprendre à porter son corps ; changeant comme un fleuve.

Ces chemins qui ne mènent nulle part, comme le sentier serpente au bord de la falaise, m’entraînent à te conseiller l’Envol de Zéro Janvier. Sans doute parce qu’il y est question d’amour et du corps, en ce qu’ils sont fragiles. Tu ne sauras pas si c’est une fiction ou un récit (tu n’aimes pas ce genre d’ambiguïté) tant cette écriture est évidente, mais je gage que tu n’en sortiras pas indemne. Pour ma part, je célèbre cette économie de moyens qui double, triple, quadruple, l’émotion, et dit tout le travail.

Hervé Gasser

Pas de littérature sur welovewords ? -Mercredi

Collage extrait de "Coupures du Monde" de H.Gasser

Collage extrait de "Coupures du Monde" de H.Gasser

Tu cites Borges : « tous les européens sont des écrivains ». Est-ce qu’il se moquait ? Tu penses que oui. Tu as peur qu’il parle aussi de toi : tu préfèrerais ne pas. Au fond, tu regrettes le monde tel qu’il aurait pu être. En ça tu as des points communs avec les poètes et parfois même tu japonises. Prends plutôt ton épuisette parce que les haïkus de Myra Pamos sont des poissons volants. Ou écris-leur une lettre : « Chers haïkus de Myra Pamos, vous me sautez aux yeux. Je voudrais, comme vous, prendre à chaque clin d’œil une diapositive du présent… »

Applique-toi. Imite Sarah Granereau et fais que ta lettre soit, à défaut d’être aussi profonde, aussi lumineuse que celle de Jestiel à son frère Ismaël. « Voir tes mots qui m’attendaient dans la boîte aux lettres a été tout de suite comme une récompense, un cadeau avant même de te lire. (…) Nous l’avons fait : nous avons gagné la vie avec nos peurs et nos coups. Tu me remercies. Mais c’est moi qui devrais te remercier. Si je n’avais pas eu à me soucier de toi, je n’aurai vécu que ma douleur. »

Ces deux-là n’ont pas creusé des tunnels qu’à la plage. Combien de pelletées pour ensabler pareils souvenirs ? Tant que tu es sur le Grand chemin, change de saison : Tueuse t’emmène passer l’été à la ferme où Manoue conte en super 8 un petit crime d’une bande de galopins, façon poule-renard-vipère musclé : « Ca sait nager une poule ? » Bin non. Ah bravo les tortionnaires de mouches, vous ne pouvez pas jouer à touche-pipi comme tout le monde ?

Puis tu passeras les vacances d’hiver au Québec, chez Patrick Saucier. Ses bras meurtris font l’inventaire sensible du parfait petit hockeyeur – de la crosse aux protèges-tibias ; et les deux derniers vers dépassent l’épuisant retour des spectres sépia pour offrir une image possible du réseau, du déploiement à la dispersion, semblable au lent mouvement dont je te parlais, celui de la bogue de marron qui s’ouvre (la déhiscence).

Hervé Gasser

Pas de littérature sur welovewords ? -Mardi

pas facile 450

Collage extrait de "Coupures du Monde" de H.Gasser

« Oui mais un bon texte, c’est un texte édité » : tu vois juste et loin. Je pourrais te faire une liste de cochonneries qui ont trouvé un éditeur, mais tu ne parles pas de ça. Tu parles de crise de la culture. C’est vrai que c’est beau l’haussmannien : on a les mêmes vieilles lunes… moi j’ai paumé mes meubles.

Ca me fait penser à Escriveire (l’écrivant, en occitan) devant la porte d’un éditeur. « La poésie, qui en a lu ? » demande-t-il. Toi, quand tu auras lu ses 34 poèmes. Au 27, tiens, il parle de ce « plaisir vétuste : avec des mots gauchis / celui de dire juste ». Au 3 tu liras cette vérité « On repère vite un mauvais poème », et au 7,  te reconnaîtras-tu, avec moi, dans ces «  regrets de vies anciennes (qui) achèvent de brûler » ?

Ces vies anciennes, c’est le Quart inconnu de Frédérique de Gravelaine, voyage dans un jardin à la française où pousse un arbre généalogique. Il y a une branche morte : « j’ai essayé d’interroger Papa, lui parlant de mon désir de dissiper ces mystères. « Pourquoi faire? », a-t-il demandé (…) j’ai dit qu’après tout c’est un problème d’identité de ne pas savoir d’où vient ce nom d’opérette. « Ce nom, je l’ai porté avec honnêteté. Cela devrait te suffire. »

Bam. Ce me rappelle mon aïeul qui fit une thèse sur la déhiscence des fruits à péricarpes secs et changea de nom parce que son frère avait des dettes de jeu. Le tien aussi ? Chacun son cabinet de curiosité. Celui d’Etaïnn Zwer, c’est un poème-monde hérité d’un oncle collectionneur d’os : « je suis l’esclave oublié de Darwin, je ramasse, assemble, nourris le grand herbier de l’humain et du temps, écoulé de minutes en secondes. » Oui, c’est un « vieil homme terrible et reclus, tenu par le rythme follement décati d’un autre siècle », mais tu le connais – cet oncle, frère ou cousin : le sensible, celui des secrets de famille.

Chante le avec Alice Artaud, cet ami passé avant nous, étonnant et inaccessible. Pas de déhiscence pour lui. Il n’aura pas livré passage. Le dernier regret, c’est quand on l’a croisé sur un chemin d’été. Nous remontions vers la maison quand il descendait vers la rivière. Nous avions des graviers dans les sandales ; nous n’imaginions pas qu’ils nous feraient encore mal.

Hervé Gasser

Pas de littérature sur welovewords ? – Lundi

Les dragons 450

Collage extrait de "Coupures du Monde" de H.Gasser

Toi qui prétends, narquois ou navré, qu’il n’y a, par ici, aucune littérature, je veux te convaincre. A la fin du Tambour, Günter Grass écrit : « pour me river mon clou, on dit : Tu as trente ans (…) quitte ton lit et rassemble des apôtres ». N’est-ce pas la raison du réseau ?

Ca t’énerve ce besoin d’ajouter au monde déjà bruyant son témoignage perso. Tu as raison, c’est fatigant. D’autant qu’à l’ère numérique, sans filtre, ça fait beaucoup d’épanchement pour peu de prophètes. Mais nombreux sont ceux qui se sont débarrassé de leur rancune et prennent soin du lecteur. C’est toute la valeur de Quelques mots au padre d’Auxane, qui rappelle, pour l’intention, la Lettre au Père de Kafka : tenter de dire ce qu’on vit sur un autre mode que l’agression.

Catégorie souvenir aussi, Klerdeter (hommage à Breton ?) nous raconte une nuit d’été à Lisbonne, au bras d’un marin, en 1974. Tu apprendras peut-être un mot, la Strette, « partie d’une fugue qui précède la conclusion », grâce auquel Klerdeter évoque « ces moments d‘avant le premier baiser » où la tentation est d’autant plus sensible qu’elle est en suspens. Les œillets de la Révolution étaient rouge passion.

Tiens, parlant de révolution, celle-ci est dévorante : Twittroman – Révolution 2.0, où Vincnet_B fait l’expérience d’une nouvelle entière en microblogging. Un jeune loup solitaire, emberlificoté dans le réel, twitte ses pulsions d’une station à l’autre de la zone urbaine. Un ogre multiconnecté, un bolide ultracontemporain, qui vire à l’incantation – je te conseille la voix haute pour en chopper la poésie.

A propos de poésie, chantons avec Olsen 1840 dans l’escalier de l’Arc de triomphe. Devant nous tricottent, légères, les jambes d’une amie. (« C’était étroit, fallait se tenir droit »). Vue d’en dessous, le triomphe est humide et la peau s’enflamme au toucher. Avec des images simples et puissantes, Olsen décrit ce que vit l’intime à notre époque, nous qui sommes sans cause ni gloire, car les vers nous attendent.

Words & worms, donc. Tu doutes encore ? Tu n’as pas lu Anita Berchenko. A Toulouse, un homme erre au bord de la Garonne. Tu veux qu’on baise ? lui demande une punkette. Lui n’est pas Saint Antoine. La tentation l’embarque dans une Eglise et, derrière l’autel, le texte bascule, figure l’inversion des identités et, j’en fais l’hypothèse, Tu veux qu’on baise dit ce qu’est un récit d’imagination : un piège auquel on consent.

Hervé Gasser