Mathias Daval revient sur l’étude eBookz, et développe…

Il y a quelques semaines sortait sur la toile l’étude eBookz qui brosse l’état du piratage du livre numérique. Nous avons déjà fait un billet là dessus sur ce blog.
Mathias Daval(à gauche sur la photo), consultant en contenu numérique pour Edysseus Consulting et un des principaux rédacteurs de l’étude nous offre le plaisir d’accepter une interview dans laquelle nous allons évoquer un peu plus avant l’environnement exogène de l’étude, les tendances, les lecteurs, les auteurs, etc.
Nous nous retrouvons donc à la Cantine, lieu tout à fait adapté à la situation, technologique et orienté culture numérique.
Q: Peut on dire que le mp3 et le divx ont permis aux éditeurs de venir voir le danger et de s’y préparer?
Et bien c’est toute la question. C’est à dire que les éditeurs, pour la plupart, sont au courant de ce qui se passe mais restent quand même dans une sorte d’attentisme, ils attendent de voir venir parce qu’aujourd’hui ça reste un phénomène relativement négligeable comparé au piratage de la musique et de la vidéo. L’étude démontre d’ailleurs qu’un pour-cent des titres disponibles en librairie sont piratés sur Internet, c’est pas énorme.
Maintenant, la chance qu’ils ont, c’est que nous nous trouvons en année zéro. C’est maintenant qu’ils peuvent essayer de comprendre ce qu’il se passe en matière d’offres légales, quels sont les attentes des lecteurs et des auteurs, et du coup, quels sont les services que les éditeurs ont intérêt à rendre disponible. Je crois que c’est la seule politique éditoriale intelligente aujourd’hui, c’est à dire proposer maintenant des offres légales numériques attractives.
Q: L’étude nous apprend que les auteurs les plus piratés sont également ceux qui vendent le plus. Est ce qu’on en fait pas un peu trop du coup?
Effectivement, on retrouve beaucoup de best-sellers mais il n’y a pas que ça. Il y a une grande diversité en termes de nombres de titres piratés. Comme Deleuze, il y a beaucoup de philosophes dans la tête du classement, ce qui peut paraître surprenant. En fait, ça reflète surtout la diversité de l’offre pirate qui est totalement corrélé aux internautes eux mêmes qui partagent ce qu’ils ont. Comme il y a beaucoup d’universitaires, certaines catégories sont sur représentés. De fait, dans le livre par rapport à la musique et à la vidéo, ce qui est intéressant c’est qu’il y a beaucoup plus de références.
Q: Est ce que l’offre légale existe? Est ce qu’elle est viable? On en est ou?
Elle en est à ses débuts. Alors elle existe et ya eu de gros efforts faits depuis la rentrée avec le lancement de nouvelles plateformes. Tous sont convaincus qu’il est indispensable d’y aller mais c’est encore insuffisant parce que quand on regarde ce qu’on a fait pour l’étude, c’est à dire prendre les 50 premiers titres, les meilleures ventes. Il s’avère qu’ils sont très peu à être disponible en offre numérique légale, et ceux qui le sont, sont à des prix relativement prohibitifs. On voit bien que le prix n’est pas le seul critère mais est un critère décisif dans le piratage. C’est une motivation pour se tourner vers l’offre légale. Je pense que c’est un message pour les éditeurs: ce n’est pas qu’une question de gratuité. Certes c’est beau de trouver un fichier numérique gratuit, surtout quand on aura des liseuses, parce qu’aujourd’hui lire sur son écran d’ordinateur, c’est pas très agréable, etc… il doit y avoir aussi une notion de services liés au livre: les communautés de lecteurs, les réseaux sociaux, l’accès à un écrivain, les contenus riches. A mon sens, l’idée c’est pas de vendre juste un fichier pdf moins cher. Si ils font ça ils vont tous se planter. Vendre un service autour d’un texte ou d’un auteur, ça devient intéressant, et là le lecteur comprend qu’il y a une vraie valeur ajoutée par rapport à une offre pirate.
Q: L’offre légale, justement propose une grande diversité de tarifications. Les écarts de prix entre plateformes et parfois même au sein du même plateforme sont assez révélateurs. Est ce qu’on aurait pas intérêt à imaginer un modèle du type iTunes, mais pour les livres?
Pourquoi iTunes a t’il réussi à imposer ce prix unique par morceau? C’est parce qu’Apple a bénéficié de l’inaction des acteurs de l’industrie musicale pour imposer sa plateforme et devenir leader. Aujourd’hui, il représente l’essentiel du marché de la musique en ligne. Il y a un risque pour qu’il se passe exactement la même chose dans le livre, avec le même type d’acteur, qui ne viennent pas forcément du monde du livre, des américains comme Google ou Amazon. D’ailleurs Amazon propose un prix quasiment unique: 9,99 $. Donc on glisse vers ce genre de modèle et bien entendu, c’est un risque que perçoive très bien les acteurs de l’édition en Europe.
Maintenant, il y a pleins d’enjeux autour de ça; sur le prix du livre déjà , puis sur la TVA qui est un énorme débat en ce moment. La TVA sur le livre numérique est à 18,6% alors qu’elle est de 5,5% sur le livre papier. Il y a donc la question de l’harmonisation fiscale du livre, au niveau Européen. Ensuite, il y a la question du maintien de la loi sur le prix unique. La question du prix est essentielle. Il y a une diversité du prix parce qu’aujourd’hui il y a une frilosité de la part des éditeurs.
Ils ont peur de quoi concrètement? qu’en mettant un livre a 6€ comme l’a préconisé un sondage de GFK Group, et avec le développement d’un vrai marché numérique d’ici 2/3 ans, avec des liseuses, etc… ils redoutent une cannibalisation de leurs ventes papiers.
Q: Ok, mais est ce qu’il est normal d’avoir des tarifs quasiment identiques pour des versions débarrassées de leurs coûts de fabrication?
Alors ça c’est intéressant parce qu’il n’y a aucune étude actuellement neutre, détaillée et satisfaisante sur le coût d’un livre numérique. Il y a le SNE et le ministère de la culture qui ont réalisées des études relativement partiales sur le sujet, mais qui disent à juste titre que le coût ne peux pas être le même. Il ne s’agit pas seulement d’enlever les coûts d’impression et de distribution. Il y a également des coûts marketing, les coûts de maquettage qui sont extrêmement plus important qu’on ne pense parce qu’il y a autant de remaquettages que de plateformes. Faire un fichier pour un iPhone ou pour un kindle nécessite de remaquetter le fichier, etc… Donc c’est clair, il y a d’autres types de coûts. Maintenant, faut être clair, c’est pas du tout la même chose qu’un livre papier. Il y a un juste prix a trouver, c’est à l’ensemble des acteurs du marché de le trouver. Aujourd’hui on est incapable de dire si ça doit être 6€, 9.99€, plus, moins…
Q: Selon toi, personnellement?
Je pense qu’il ne faut pas un prix unique, il faut l’adapter en fonction du type de livre. C’est pas du tout la même chose si l’on parle d’un roman, d’un beau livre ou d’un livre d’information, type manuel de bricolage. On est dans une phase ou il faut défricher, chercher de nouveaux modèles. D’ailleurs, beaucoup de jeunes éditeurs le font. Moi même, étant aussi petit éditeur – très modestement – suis confronté à ses problématiques depuis plusieurs années et je vois qu’on a tout intérêt à aller sur ses terrains là . On test, on voit ce qui se passe. Je crois c’est ce qu’on intérêt à faire tout les éditeurs aujourd’hui.
Q: Est ce qu’on peut dire qu’ils vont être contraints et forcés de s’adapter, même malgré eux?
Oui il vont être obligés, contrairement à ce que certains pensent. Mais il ne faut pas qu’ils le prennent comme une obligation. Il ne faut pas opposer le numérique et le papier. C’est pas un clash entre les deux univers. Le numérique va encore, pendant très longtemps, compléter le papier; il n’y aura pas d’iPod du livre. C’est à dire qu’il y aura une substitution lente d’une partie des catalogues et ce sera très long. Il faut vraiment voir ça comme une chance. Une chance pour quoi? Et là on revient sur le cÅ“ur du problème qui est quand même le lecteur, qu’on évoque déjà assez peu; et bien c’est que le lecteur connaissent mieux leurs auteurs, que les éditeurs connaissent mieux leurs lecteurs, etc… Aujourd’hui, tout ce petit monde est encore extrêmement cloisonné. Je pense que le numérique c’est une chance pour ça: remettre le lecteur au centre. Deleuze, dont on parlait tout à l’heure, disait il y a une vingtaine d’années que le problème du monde de l’édition, c’est que le client final n’est plus le lecteur, mais le distributeur. Sa donne une stratégie de best-seller, de rotation rapide. Qui en payent les frais? ce sont bien évidemment les lecteurs, mais aussi les libraires. En fin de compte, personne n’est vraiment gagnant.
Q: Les auteurs s’expriment assez peu sur le sujet. Sait on ce que la communauté d’auteur en pense?
Il y a une diversité d’opinion, les auteurs, c’est une grande masse qui véhicule un tas de visions diverses. Il y en a quelques un qui se sont exprimés mais très peu. C’est un peu comme dans la musique, ils sont assez frileux pour plusieurs raisons. D’abord parce que souvent ils ne connaissent pas très bien le sujet. Le numérique, c’est parfois un peu loin de leurs préoccupations. Pour d’autres, ils connaissent mais sont un peu pris entre 2 feux, la voie de leur éditeur, sa propre nécessité, etc… donc c’est pas toujours simple de s’exprimer. Certains l’ont fait, notamment des auteurs de best-seller comme Paulo Coelho qui s’est auto piraté et qui trouve ça absolument génial. Bon, on va dire qu’il s’agit d’un auteur qui peut se le permettre.
Par exemple aussi, Bernard Werber, a laissé récemment un message sur son Facebook expliquant qu’il venait de lire l’étude ebookz et qu’il était très fier d’y figurer comme auteur piraté. Alors il y a ce genre de réactions qui font plutôt plaisir et puis il y en a d’autres qui sont assez tendues. On l’a vu aux US avec certains auteurs qui ont fait des tribunes dans le NY Times pour dire « c’est scandaleux, il faut faire des procès, etc… ». Bon, il y a peut être un juste milieu. Je crois que beaucoup de jeunes auteurs ont une culture numérique, qu’ils comprennent les enjeux et commencent à participer en fait. C’est ce que fait Le Motif qui mène beaucoup d’actions vers les auteurs et qui est actuellement en train de développer des formations pour les auteurs pour tout ce qui est numérique, réseaux sociaux, etc… pour qu’ils puissent bloguer, twitter, tout ce que tu veux…
Q: Est ce que tu sais d’ailleurs si la communauté d’auteur attend quelque chose de particulier de ces mutations?
Encore une fois ils sont partagés. Offre légale ou pas, tant que mes droits sont protégés, peu importe. Il y en a d’autres qui se disent: « le modèle évolue, mon éditeur qui a publié mon 1er roman il y a 15 ans, qui n’est plus en vente depuis 10 ans, qui ne fera strictement rien pour le rééditer… peut être que moi, je pourrais directement soi le rééditer ou trouver un moyen d’en reparler grâce au numérique. »
Beaucoup se posent la question, certains le font et Internet permet précisément cette désintermédiation. Ce qui manque en fait, c’est des outils qui permettent de lier ces initiatives et de les rendre plus aisés. Quand on est pas bercé comme nous dans cet univers numérique, celui ci peut paraître très obscur. Beaucoup en ont peur, que ce soit auteurs, éditeurs, etc. Je pense que la plus grande réticence vient d’abord d’une ignorance.
Q: D’après toi, quel type de services numérique serait assez innovant pour satisfaire tout ce petit monde?
Je pense qu’il faut des outils, et surtout des moyens. Des moyens ça veut dire un soutien soit de la force publique soit de partenaires privés et le marché est mûre pour comprendre qu’il y a de véritables enjeux pour de nouveaux modèles économiques. Je pense qu’on a besoin de communautés, c’est le grand apport du web 2.0. Derrière ce terme un peu galvaudé, il y a des choses très concrètes: les échanges, la désintermédiation que j’évoquais à l’instant, etc. Je pense que les gens ont besoin de ça, ont envie de ça, ont envie de mieux connaître leurs auteurs favoris, et inversement, les auteurs ont envie de connaître leurs lecteurs, de s’adresser directement à eux. En terme de services, il y a tout à faire.
Q: Comme fait un peu François Bon?
Ce qui est intéressant c’est que François Bon explore un peu tout les modèles de diffusion, promotion, publication, distribution, etc. Après faut le faire de manière plus globale. Il faut arriver à développer des services plus conséquents. Je pense qu’il y a un vrai besoin là dessus.
Q: Tu m’as parlé plus tôt de solutions technologiques de surveillance?
Suite à l’étude, Le Motif souhaite mettre en place un observatoire du livre numérique et notamment du piratage et de l’offre légale en parallèle. Donc de développer des outils qui permettent d’évaluer les échanges pour essayer de comprendre quels sont les besoins des internautes. Ce que je trouve intéressant, c’est que les gens qui téléchargent du Nothomb ou du Deleuze, c’est qu’ils ont envie de lire du Nothomb ou du Deleuze. Ca traduit des envies de lecture, et ça c’est quand même réjouissant. Maintenant, ces envies, il faut qu’elles passent par des circuits économiques qui puissent faire vivre les acteurs.
L’étude eBookz est toujours disponible sur le site du Motif.
Que pensez vous de la nécessité de créer et d’animer des communautés d’auteur sur le web?










